israel rosenfield

 
 
 

auteur : Israel Rosenfield

traduction : H-A Baatsch

parution : Editions du Lieu Unique - Extrait du catalogue : "Que diriez vous d'un supplément de vie ?"

Il y a des transformations constantes dans le monde de Berdaguer et Péjus. Et tandis que l’inspiration d’une bonne part de leur travail réside dans la biologie et dans la neurologie, il est fascinant de noter que ce qui est implicite dans leurs travaux, c’est une biologie radicalement nouvelle qui est en train de transformer notre idée des origines et du développement de la vie – et qui aura sans aucun doute de profondes conséquences sur notre compréhension de la fonction cérébrale elle-même.

En conséquence, je pense qu’il est bon de récapituler ces développements dans la mesure où ils ajoutent une perspective au travail de Berdaguer et Péjus. Ces développements portent sur notre compréhension de la façon dont la forme se développe depuis un œuf jusqu’à un adulte, et sur la compréhension parallèle et connexe de la façon dont l’immense variété des morphologies des plantes et des animaux ont évolué au cours du temps. Les nouvelles découvertes ne sont pas sans relation avec la conception que Berdaguer et Péjus se font de l’architecture comme matière vivante. Les formes architecturales changent presque sans limite. Il y a des “lois” qui gouvernent ces changements architecturaux ; nous pouvons dire qu’ils constituent des “contraintes” ou des limitations à ce qui peut être fait. Mais ce sont ces contraintes mêmes qui offrent une bien plus grande variété et complexité des formes architecturales, dont aucune n’est prédéterminée, que si nous n’introduisions que des modifications aléatoires dans l’architecture.

Ceci me rappelle la découverte récente d’une série de gènes qui contrôlent le développement morphologique d’un embryon, gènes qui sont pratiquement identiques, des vers aux humains. Ces gènes “branchent” (turn on) ou “débranchent” (turn off) certains gènes et c’est la manière dont cette “distribution” varie qui joue un rôle important dans l’évolution des espèces. Il est tentant de relever la similarité des ailes et des bras, même s’ils servent à des fonctions différentes. De fait ailes et bras sont des variations sur un même thème. Les différentes façons dont les gènes sont contrôlés par ces gènes de développement vont donner naissance à des ailes chez le poulet, à des pattes de devant chez la souris et à des bras chez les hommes et chez les chimpanzés. En d’autres termes l’évolution des espèces, toutes les formes de vie supérieure, sont contraintes par ces gènes qui ont été préservés tout au long de l’évolution et qui déterminent un “plan du corps”, “une architecture”.

Une architecture générale, ou plan du corps (par exemple, presque tous les organismes sont bilatéraux – ils ont une droite et une gauche) permet à l’évolution d’expérimenter de nouvelles formes sans courir le risque de créer trop de sortes d’organismes qui ne survivront pas. Chez Berdaguer et Péjus, nous trouvons la construction de la Ville hormonale, la Psycho-architecture, l’habitat olfactif, maison virtuelle, etc.

Il y a des contraintes sur l’usage de l’espace et des matériaux et ce sont ces contraintes qui permettent une plus grande liberté dans le développement de formes architecturales nouvelles et imprévisibles. Par exemple, l’état des murs d’une maison, dans Maisons qui meurent, peut être déterminé par les conditions de santé physique des habitants de la maison. De même, dans différentes espèces, des processus physiologiques de base peuvent être utilisés à différents usages et combinés de différentes façons, nous donnant in fine des vers, des souris ou des hommes.

Et tout comme la manière dont certains éléments de base ou certains processus fondamentaux sont combinés, nous donnent différentes architectures ou différents organismes, certaines formes de comportement peuvent interconnecter les processus, leur donnant une précision en biologie ou en architecture – et ce de nouveau avec l’apparition de formes inattendues. Berdaguer et Péjus par exemple décrivent leur projet Cortex, un “bâtiment-corps”, avec un “noyau domotique” central qui régule la chaleur, la lumière, les appétits, les humeurs et les désirs. “Il évolue en fonction des différentes données souhaitées par ses habitants.” Et ils ajoutent : “Ce bâtiment-corps ne se limite pas seulement à obéir logiquement aux diverses sollicitations, il possède une autonomie partielle qui le rend imprévisible : introduction d’une gamme de réponses aléatoires dans le système.”

On peut certes se demander si une telle construction peut jamais être cohérente, comment elle peut fonctionner comme un tout. De nouveau la construction de Berdaguer et Péjus suggère un processus biologique et évolutionniste important que nous pourrions qualifier de “comportement exploratoire”, dont on a l’exemple avec le comportement de quête de nourriture chez les fourmis. Les fourmis quittent leurs nids et prennent des cheminements au hasard. Tout en se déplaçant, elles sécrètent une substance chimique appelée phéromone qui laisse une trace odorante sur le chemin qu’elles parcourent. Si une fourmi échoue à trouver de la nourriture, elle regagnera la fourmilière en utilisant pour guide les phéromones déposées. Cependant une fourmi qui a trouvé de la nourriture déposera davantage de phéromones en retournant à la fourmilière. Cela renforcera l’odeur de la piste qui mène à la nourriture et d’autres fourmis l’emprunteront désormais. Néanmoins toutes les fourmis ne vont pas suivre cette piste fructueuse. Certaines se lancent sur d’autres chemins au hasard, à la recherche d’autres pistes de nourriture, et si leur quête aussi est couronnée de succès, elles établiront des tracés pour d’autres fourmis à venir. Les fourmis auront ainsi établi une carte détaillée des chemins qui mènent aux sources de nourriture. Un observateur non averti pourrait penser que les fourmis utilisent une carte. En fait, ce qui apparaît comme une carte soigneusement tracée des chemins qui mènent aux réserves de nourriture n’est que la résultante d’une série, de courses au hasard.

Il y a différentes sortes de processus exploratoires qui sont importants pour le développement embryonnaire des systèmes vasculaires et nerveux. Tandis que les détails des processus individuels varient considérablement, les principes directeurs sont similaires à ceux de la quête de nourriture chez les fourmis. Tout comme les fourmis explorent au hasard le terrain autour de leur fourmilière, les vaisseaux capillaires se détachent des vaisseaux sanguins plus épais et explorent au hasard les tissus qui les entourent, captant les signaux qui viennent des cellules privées d’oxygène. Et tout comme le contact avec la nourriture fait que la fourmi renforce la piste qui conduit à celle-ci, les vaisseaux capillaires qui s’avancent dans les tissus établissent des contacts permanents à chaque fois qu’ils rencontrent des cellules privées d’oxygène. De même les terminaisons fines des nerfs grandissent au hasard, établissant des connexions nerf-muscle stables, chaque fois qu’elles reçoivent des signaux électriques et chimiques venant du muscle. Ainsi, l’évolution des organes tels que l’œil ou la main, dont apparemment les systèmes nerveux et vasculaires sont bien intégrés, ne requiert pour sa part pas de plan architectural global avec des chemins et des branchements prédéterminés. Et de la même façon, nous pouvons imaginer un “processus exploratoire” susceptible de relier les différents habitants du “Cortex” de Berdaguer et Péjus, en permettant des changements aléatoires parmi les habitants.

La richesse du travail de Berdaguer et Péjus découle en partie de la manière dont il “résonne” avec certaines idées qui ont cours en biologie et dans les neurosciences. Je ne veux pas pour autant suggérer qu’il y a ou qu’il devrait y avoir la moindre connexion directe entre les arts et les sciences. Le fait de s’exposer aux sciences peut stimuler les arts et vice versa. Ce qui est commun aux deux, c’est que ni les arts ni les sciences ne se développent selon des tracés prédéterminés. Ce qui est venu auparavant est important pour tous les deux, mais il n’y a aucune relation inévitable entre ce que les artistes et les scientifiques font et ce qu’ils apprennent de leurs professeurs et du passé. L’imagination est tout aussi importante dans les arts que dans les sciences. Les nouvelles découvertes, les nouvelles avancées dans les sciences, même d’un point de vue rétrospectif , ne suivent aucun cheminement logique. Elles soulèvent de nouvelles questions, elles ouvrent la possibilité de nouvelles voies à explorer, tout comme le font de nouvelles créations en art. Comme l’évolution – et le processus que j’ai décrit, les contraintes du passé, des matériaux de ce que nous pouvons voir et faire – ne limitent pas tant les possibles qu’elles n’accroissent la probabilité de produire des œuvres pleines de sens et d’imagination.