le monde glacant

 
 
 

auteur : Bérénice Bailly

parution : le monde

Noyée sous le brouillard : c'est ainsi qu'il faut imaginer l'exposition de Christophe Berdaguer et Marie Péjus. Ce jeune couple d'artistes marseillais avait rêvé d'embrumer toute la halle du Lieu unique de Nantes ; le visiteur y avancerait avec prudence, à la rencontre de formes émergeant doucement. Leur vision devint réalité. Mais seulement quelques jours. La fumée irrita tant les gardiens que la machine fut très vite arrêtée. Dans l'espace limpide, la mise en scène se révèle désormais dans toute son efficacité. Férus d'architecture et de design, les artistes y ont mis tout leur talent. "(Que diriez-vous d'un supplément de vie ?)" est leur première exposition personnelle d'une telle envergure. C'est "psychologiquement" à tâtons qu'il faut explorer leur élégant univers de science-fiction. Impossible, pour le visiteur, d'être sûr de ce qu'il voit. De ce qu'il croit. Et surtout de ce qu'il ressent. Ainsi, cette fontaine Laixomil qui sourd du sol annule-t-elle réellement tout stress pour qui s'y désaltère ? Et cette Plante à sommeil, constituée d'un réseau de minces tuyaux d'eau censés dispenser une drogue somnifère, endort-elle ? Quant à ces superbes Bulles de plastique transparent ? Il paraît que, si l'on y pénètre, on inhale de l'ocytocine, hormone favorisant la confiance en soi. Effet annulé pour peu qu'on se laisse aller à trop écouter une autre pièce, la Boule d'angoisse : un haut-parleur qui dispense d'une voix glauque une anti-méthode Coué. A force de rumeurs, d'invitations au doute et au fantasme, le visiteur se transforme en un individu poreux, à l'identité ouverte et sans cesse renouvelée. Bref, disparaissant. "Les corps et l'environnement se confondent et s'interpénètrent à travers des "machines chimiques et psychiques" nourries de nos peurs, nos névroses et nos impossibilités", expliquent les artistes. Délire futuriste ? Berdaguer et Péjus considèrent plutôt leurs oeuvres comme une simple "exacerbation du présent, des utopies négatives". Poussant à leur paroxysme les maux des sociétés occidentales, ils inventent un monde glaçant : d'autant plus aliénant qu'il sait séduire.