rewind, pause & play

 
 
 

auteur : Jean-Pierre Rehm

traduction : Simon Pleasance

parution : cat. & p194 -Ed.le Parvis,Chapelle st Jacques,centre d'art plastiques de St Fons,FRAC Paca, Un,Deux...quatre Ed.

REWIND, PAUSE & PLAY

REW.

Suite à l’enquête menée par un couple de psychologues français, les Henri, sur les souvenirs de la toute petite enfance, Freud, dans un texte de 1899, s’attaque à cette curiosité. En parfait Sherlock Holmes tout d’abord, digne représentant du positivisme du xixe siècle, il résout l’énigme proposée. Que sont ces souvenirs donnés pour remonter à la prime enfance ? Le maître répond : des constructions tardives, bien plus tardives que leur origine supposée. Selon un procédé identique à celui analysé à propos du rêve, ces récits sont des reconstitutions destinées à maquiller l’empreinte d’expériences traumatiques. Tel détail insistant, très clair à l’esprit, masque tel autre incident intolérable pour la conscience. Le souvenir recadre, déplace, redistribue les importances. C’est pourquoi ces saynètes revêtent une allure anodine. Leur fonction est de faire écran à la douleur, de projeter sur cette surface opaque de nouvelles images, apaisantes, innocentes. Aussi Freud les nomme-t-il « souvenirs-écrans ». Mais l’enquête n’est pas close, et l’enquêteur poursuit. Et si, au lieu de la substitution d’une péripétie à une autre, se demande-t-il, il n’y avait pas invention de toutes pièces. Et si, derrière ces histoires, ne se trouvait rien d’authentique. Conséquence ? Dans sa première élucidation, l’écran du souvenir était déroulé pour camoufler un trauma bien réel ; dans cette seconde lecture en revanche, c’est un néant, une étendue vide, abyssale, que l’écran sert à recouvrir. Traduction ? Plutôt que de remonter de notre enfance, ces « souvenirs-écrans » ne s’entêtent qu’à s’y rapporter vainement comme à un domaine englouti à jamais. Rétrospectives paradoxales qui fabulent une origine annulée, voilà ce qui est repêché du plus reculé. Fictives et sans fond, ces images inaugurales redéfinissent alors cette mémoire qui fait de nous, paraît-il, ces êtres d’histoire si singuliers. Car cette mémoire « commence » en ne se souvenant de rien : elle prend d’abord ses aises sur une nappe flottante, neigeuse, vierge – qu’elle rehausse aux fraîches couleurs du légendaire.

LECT.

Que nous montre Trauma Tape ? Rien, de la neige électronique à laquelle nous auront accoutumé des nuits d’assoupissement devant le petit écran. De qui se moque-t-on ? Du spectateur aveugle ? Des pauvres shows interchangeables auxquels on l’aura rendu dépendant ? De l’hypnose acquiescée ? Peut-être. Ce serait faire fi du protocole auquel Christophe Berdaguer & Marie Péjus nous convient. Confier, par la force du désir, à une bande vidéo dont le boîtier titré sera la seule preuve tangible, des images mentales, invisibles, arrange un rite cocasse. Hommage expéditif à Poltergeist, Tron, Vidéodrome, Ring, etc., les électrons dansants y sont censés aimanter puis stocker, c’est-à-dire exorciser et stabiliser, des scènes trop libres pour ne pas menacer de revenir nous tempêter sous le crâne. Thérapie de l’autohallucination, home movie des profondeurs, transfert non plus sur divan mais sur VHS, le kit psy est peu coûteux, pratique, libre d’accès, sans indiscrétion, etc. Soit. Et ? Et rien, justement. Ou ceci, touche d’humour en noir et blanc, deuil léger, léger : le « souvenir-écran » est réduit sans fard cette fois à la vie brumeuse de l’écran lui-même, à la seule possibilité de son existence affranchie de tout contenu, simple tressaillement de grains. Pure mémoire sans image, quelle news livre Trauma Tape ? Qu’il n’y a presque jamais aucune image devant nous - autre que celles que nos propres usines à angoisse fabriquent. Aucune autre image que nous (cet agrégat d’émois en quoi nous consistons) - à l’exception de celles que nous offrent de rares œuvres, pour nous délivrer, justement, de nous. Car la psyché n’est pas « en dedans », c’est une surface, matrice d’impression toujours disponible : nous. Nous, au magasin, à la ville, à la campagne, devant la télé, sous la douche, à la traumathèque. Trauma Tape, ou le nous et son trop-plein de scénarios remisé au dortoir des archives, disponible à nouveau pour la fonction PLAY.